
TangPing : pourquoi les jeunes Chinois s’allongent-ils au travail ?
TangPing évoque peut-être pour vous le bruit d’une balle qui rebondit sur une raquette, un écho régulier, une harmonieuse redondance. Ou bien, au contraire, entendez-vous “tant pis”, dans un grincement provocateur ?
Ce contraste illustre peut-être la question posée par ce phénomène apparu en Chine au lendemain de la pandémie de coronavirus. Selon sa traduction littérale, il consiste pour les jeunes adeptes à “s’allonger à plat”, en particulier au travail, et à publier leur posture sur les réseaux sociaux pour encourager leurs semblables à rejoindre le mouvement. S’agit-il d’une surprenante nouvelle mode, qui traverse furtivement les entreprises chinoises ? Ou d’une révolution des langages du rapport au travail ?
Un phénomène apparu en Chine au lendemain du confinement
S’il a d’abord semblé prendre les traits d’une sage revendication de la sieste au travail, avec ateliers de relaxation et bougie, l’ambition du TangPing apparaît dès sa popularisation.
« Je ne travaille plus depuis deux ans, je me contente de traîner et je ne vois rien de mal à cela. […] Je peux vivre comme Diogène et dormir dans un seau en bois, en profitant du soleil. Je peux vivre comme Héraclite dans une grotte, en réfléchissant au « logos ». […] S’allonger est mon mouvement philosophique. Ce n’est qu’en s’allongeant que l’homme peut devenir la mesure de toutes choses ». C’est par ces mots publiés sur le célèbre réseau social chinois WeChat en 2021, que Luo Huazhong, ouvrier qui se décrit comme un “voyageur au bon cœur” fit du TangPing un phénomène viral. Les bases théoriques du mouvement ont ensuite été posées, certes anonymement, au printemps 2021, dans un “Manifeste du Tangpingiste”.
Le régime chinois ne tarda pas à censurer le mouvement sur différentes plateformes comme Baidu et Douban dès 2021, dont certaines comptaient déjà plus de dix mille abonnés.
Edward Snowden a contribué à la popularisation du mouvement en le soutenant sur X à l’été 2021 avec ces mots : “ Le but du système n’est pas de vous aider mais de vous contrôler. Peu importe combien vous vous sentez seul, surtout n’oubliez pas que vous n’êtes pas seuls. L’exploitation des nouvelles générations est une lutte mondiale”.
Car l’idée est bien de s’opposer au “système”, et plus particulièrement à la “culture du 996”, le fait de travailler de 9h à 21 h six jours sur sept, qui s’est développée dans les années 2010 en Chine, en particulier dans les usines de tech. Un système que Jack Ma, cofondateur d’Alibaba, la plus grande plateforme de commerce B2B au monde, décrivait comme une “bénédiction » pour les jeunes travailleurs désireux de réussir, et qui a également commencé à séduire la Silicon Valley.
Si la Chine est la deuxième puissance économique mondiale, les jeunes souffrent de la crise immobilière, du chômage, qui touchait 7,7 % des 25-29 ans en mars 2026, de la pression sur la natalité, de sorte à relativiser le “rêve chinois” vendu par Xi Jimping, au pouvoir depuis 14 ans dans le pays. La jeunesse chinoise rejette en bloc le consumérisme, le nationalisme agressif, l’oppression et la censure grandissante du gouvernement, notamment sur Internet.
Ce mouvement s’inscrit dans la continuité d’un essoufflement qui a déjà pris deux formes successives dans le pays : La “culture sang” , ou “dépression”, utilisée pour décrire l’état de fatigue des jeunes Chinois après une longue journée de travail. Puis le “Nèijuǎn” ou “involution”, qui correspond à leur sentiment d’épuisement, d’ennui, ou de désespoir. Des courants qui se traduisaient déjà par une utilisation massive de ces expressions sur les réseaux sociaux depuis plusieurs années, voire plusieurs décennies en Chine.
Le corps couché comme acte de résistance politique ?
Si le mouvement est vite devenu un phénomène viral sur les réseaux sociaux, il s’agit d’abord, comme son nom l’indique, d’une initiative parfaitement tangible, physique : se coucher par terre.
Posture jugée suffisamment menaçante pour que le ministère chinois de la sécurité d’Etat publie un communiqué en mars 2026 pour dénoncer les agissements de “forces étrangères hostiles qui ont pris pour cible la jeunesse du pays”, en finançant médias et influenceurs afin de déstabiliser l’économie et le modèle chinois.
Un corps allongé est-il si dangereux ? “Ne pensez pas qu’il est si simple de s’allonger par terre de tout son long” avertit le Manifeste du Tangpingiste.
La politisation des corps n’est pas nouvelle. D’Act-Up à Extinction Rébellion, d’Amnesty International à NousToutes, nombreux sont les mouvements politiques qui recourent aux die-in pour résister politiquement. L’horizontalité du corps, en opposition à la verticalité du pouvoir.
Comme le rappelle Judith Butler dans Notes toward a performative theory of assembly (2015), lorsqu’une assemblée se réunit, elle ne produit pas seulement un message politique par ses mots, mais par le fait même de se rassembler. Un phénomène que la philosophe avait qualifié de “performativité corporelle collective ». Par l’occupation de l’espace, les corps assemblées revendiquent leur existence et les conditions nécessaires pour vivre. Judith Butler résume sa thèse de la façon suivante : “L’action concertée peut être une forme incarnée de remise en question des dimensions naissantes et puissantes des notions dominantes du politique. Le caractère incarné de cette remise en question opère au moins de deux manières : d’une part, les contestations se concrétisent par des assemblées, des grèves, des veillées et l’occupation d’espaces publics ; d’autre part, ces corps sont l’objet de nombreuses manifestations qui prennent la précarité comme condition mobilisatrice.”
Caprice d’une jeunesse désorientée ou révolution du peuple ?
Seulement, est-il question ici de précarité ? Le TangPing est-il un mouvement collectif ou individualiste ? Une révolte des plus modestes, ou le caprice d’une jeunesse dorée désœuvrée ?
L’auteur du Manifeste rejette l’idée d’un Tangpingiste privilégié, paresseux, individualiste et déconnecté. D’après lui, au contraire, pour être un vrai Tangpingiste, il faut être exclu de l’ordre social donc minoritaire. Il considère être ses camarades de lutte “tous ceux qui rejettent l’ordre établi oppressif : femmes et queer, travailleurs, paysans et nomades, étudiants et intellectuels, jeunes, sans-abris, chômeurs, personnes âgées, activistes et intellectuels qui défendent un changement radical.” Le Tangpingiste est “la plus petite région autonome”, qui “crée ses boucliers pour tous les opprimés”. Il exprime sa reconnaissance pour les Marxistes, les Anarchistes de la Commune de Paris, les Zapatistes au Mexique, ou encore les Marrons du Grand Marais Lugubre aux Etats-Unis. Le clin d’œil est explicite : le manifeste finit par cet appel : “Tangpingistes du monde, unissez-vous !”
D’où l’inquiétude du régime chinois, qui a cherché à dissoudre les aspérités du mouvement sous les traits de chats mignons obèses et paresseux, à grands renforts de marketing, comme l’analyse Marine Brossard dans la revue Multitudes.
À ceux qui suggéreraient que s’interrompre au travail pour s’allonger par terre est un luxe que peu d’élus peuvent se permettre, l’autrice rappelle en outre que l’initiateur de la viralité du mouvement, Luo Huazhong, était un ouvrier.
Refus de l’existant ou nouveau récit global ?
La différence entre un projet politique et un mouvement de contestation réside peut-être dans l’exigence de la proposition qu’il renferme. Le Tangpingisme est-il une subversion, un phénomène qui n’existe qu’en opposition au récit dominant, ou un programme de société construit ? Sur la question, les avis divergent.
Pour certains, “Comme beaucoup de citoyens de pays développés, [la jeunesse chinoise] navigue entre le rêve hédoniste du capitalisme triomphant et le discours néolibéral assénant que l’échec ou la réussite dépendent entièrement de l’individu et qu’il faut se battre ou accepter son sort. D’où l’absence de toute contestation politique.” “Il s’agit de travailler juste ce qu’il faut pour survivre et profiter de la vie, ne pas se marier ou avoir des enfants, ne pas acheter d’appartement ou de voiture pour éviter les responsabilités.”
En face, les défenseurs du mouvement citeront Luo Huazhong, puis le Manifeste qui illustre sa pensée, pour défendre la thèse d’un horizon programmatique défini : “entrer en contact avec tous ceux qui refusent la coercition et l’obéissance”, “défier le déterminisme de notre classe sociale”, “ concevoir la mobilité sociale au-delà des mouvements hiérarchiques ascendants.”, créer des espaces de jeux et de loisirs pour tous, créer une communauté autonome libérée de l’exploitation dirigée par une “gouvernance collective” avec l’”égalité de genres” et “la démocratie directe.” Marine Brossard cite des trajectoires concrètes : “C’est par exemple l’histoire d’un jeune homme nommé Li Chuang interviewé par ABC News qui est parti vivre avec des moines dans les monts Wudang après avoir démissionné de son travail dans l’édition avant de retourner à Pékin pour ouvrir une petite épicerie dans les hutongs. Ou bien l’histoire d’une de mes amies qui, après avoir vécu et étudié cinq ans en Europe et aux États-Unis, est retournée chez ses parents dans sa ville natale en Chine pour vivre une vie de « vagabonde sans emploi » (无业游民). C’est aussi le chemin que j’ai choisi en tant que femme de classes moyennes en abandonnant ma carrière académique pour lutter contre la stratification sociale et pour le féminisme anticapitaliste.”
Un consultant en management et leadership indien qui s’est intéressé à ce phénomène considère pour sa part que l’intérêt du mouvement réside dans le fait de “transcender son contexte”, de définir son identité ailleurs que dans le dépassement de soi pour répondre aux attendus sociétaux, mais dans la quête de sens individuelle.
Une révolution politique s’analyse enfin au regard de sa capacité à s’étendre dans le temps et l’espace. D’une part, on peut considérer que l’isolement de la jeunesse est un phénomène global dans le monde occidental, en particulier depuis la pandémie de 2020, comme le montrent de nombreuses études sur l’isolement social et la perte de repères de la jeunesse occidentale, avec des différences liées à l’âge, au genre et à la classe sociale,. Pour autant, certains spécialistes considèrent que l’intensité de la pression qui pèse sur la jeunesse chinoise lui est propre, de sorte que le phénomène a peu de probabilités de dépasser les frontières de la Chine.
Peut-être que l’important n’est pas tant de savoir si le TangPing est une véritable révolution politique, ni quel sera son avenir. Mais de prendre conscience de l’accélération de la révolution culturelle que ce mouvement illustre : une envie de rebond créatif et collectif, une quête de sens, un rapport au travail comme levier d’épanouissement plutôt qu’instrument de pression sociale. Une inspiration pour la jeunesse du monde entier ? Il est en tout cas intéressant de nourrir la question de l’intergénérationnel de toutes les réflexions qu’inspire ce phénomène venu du Pays du Milieu.
Alice Mikowski, avec Marie Donzel pour le Programme Octave





