Pourquoi encore tant de débats autour du télétravail ?
Pourquoi tant de débats autour du télétravail ?
En une semaine de revue de presse, vous pouvez tout lire et entendre sur le télétravail : ici, on affirme que les bénéfices pour la planète sont prouvés, là que les impacts sur la santé mentale sont négatifs, ici que c’est la solution pour résoudre les conflits de l’open space, là que cela pourrait limiter le recours aux arrêts de travail pour maladie, ici que ça coûte de l’argent aux salariés, là que cela nuit au développement des compétences sociales quand cela ne ferait pas régresser des gens très civilisés à l’état de misanthropes intolérants à la présence d’autrui, ici que le télétravail surexpose à la fatigue excessive et au burn-out, là que cela reste la meilleure solution pour concilier les temps de vie (enfin à condition de bien partager les tâches ménagères dans son foyer) etc.
Mais pourquoi tant de débats autour du télétravail ? Prenons un temps de recul pour comprendre ce qui se joue dans cette évolution de l’organisation du travail.
Chamboulement dans les représentations de l’espace-temps Longtemps, les humains n’ont pas séparé les espaces-temps en fonction de leurs activités : on travaillait là où l’on vivait et tant que les conditions (luminosité, météo…) le permettaient. Le XIXè siècle industriel, en créant le contrat de travail a inventé la séparation des espaces-temps. L’espace-temps de la vie privée : chez soi, le soir, la nuit, les jours de repos. L’espace-temps du travail : à l’usine ou au bureau, en journée.
On ne se rend pas forcément compte, mais en très peu de temps (un gros siècle), cette fiction des espaces-temps séparateurs de nos existences a très fortement imprégné notre rapport au monde. Nous y avons versé notre rapport à l’intimité, à la pudeur, aux émotions, aux relations, à l’effort, à l’autorité, à la liberté… Il y a des choses qui appartiennent à la vie professionnelle, qui se disent et se font au travail, d’autres qui relèvent de la vie privée.
Cette fiction en reste une : chacun sait que l’on ne laisse pas son identité et ses préoccupations privées au vestiaire quand on endosse son costume professionnel ; comme il est évident que l’on ne laisse pas ses soucis de boulot à l’entrée de chez soi en enfilant ses chaussons. Malgré cela, le symbole produit son effet sur nos équilibres : même en important de la charge mentale d’un espace-temps dans l’autre, on veille à se rendre disponible le plus possible disponible pour ce que l’on doit être au travail ou bien en privé : ici un pro qui contrôle l’expression de ses affects, un collègue qui observe les codes, un manager qui tient son rôle ; là, un conjoint, un parent, un ami, un voisin qui ne s’inscrit pas dans des relations hiérarchiques, s’autorise des postures détendues, exprime ses préférences etc.
Le télétravail vient brouiller cette distinction symbolique très structurante pour nos esprits et notre organisation sociale. Il peut nous mettre dans des inconforts voire des interrogations fondamentales sur notre place, notre rôle, nos fonctions. Pas étonnant, donc qu’il suscite des débats qui dépassent la seule question des modalités d’une organisation du travail parmi d’autres.
Remaniement de la relation employeur/collaborateur
Avant 2020, on abordait principalement la question du télétravail sous l’angle du management par la confiance. Le sous-jacent était celui de la renonciation au fantasme de la « flemme ouvrière » qui faisait craindre aux patrons du XXè siècle que s’ils n’étaient pas surveillés, les travailleurs seraient « naturellement » oisifs. La littérature scientifique avait largement démontré le caractère infondé de cette conviction mais ses empreintes restaient prégnantes, allant jusqu’à graver dans le rôle du manager des missions de contrôle. L’alternative la plus raisonnable semblait d’investir la confiance, de nourrir l’engagement, d’encourager l’autonomie et l’initiative. Dans ces conditions, le télétravail deviendrait possible puisque le manager n’aurait plus besoin d’avoir le collaborateur sous ses yeux pendant toute la durée des horaires de travail pour le considérer comme « présent ».
En sus de ce paradigme du management par la confiance, le télétravail a été regardé dans les années 2010 comme une solution pour articuler les temps de vie. On l’a défendu à grands renforts d’arguments sur la qualité de vie (réduction de la fatigue imputée aux trajets domicile-travail) ou en termes d’égalité professionnelle (la conciliation des temps de vie étant supposée un frein à l’ascension professionnelle des femmes).
Mais ces approches du télétravail ont peut-être fait écran à une tendance autrement profonde : une transformation de la relation au travail impactant fortement la dialectique employeur/collaborateur. C’est la question du « sens » au travail qui a émergé avec le nouveau millénaire, quand la génération Y comme « why » a soulevé l’impensé des raisons de s’engager dans son boulot. Avant, la question se posait à peine : on travaillait parce qu’il le fallait, pour progresser socialement, parce que la « valeur travail » n’était pas discutée (et toute remise en question de celle-ci perçue comme une marque de paresse coupable). Il n’était donc pas plus envisageable de prendre ses distances avec le lieu de travail que d’interroger plus généralement les raisons présidant aux modalités d’organisation de l’entreprise (la hiérarchie, les process, le discours corporate etc.). Mais à compter du moment où il devient nécessaire de convaincre de la cohérence entre les visions entrepreneuriales (orientation sur les résultats, valorisation des talents, développement de l’autonomie etc.) et les formats d’organisation, la question du lieu depuis lequel on bosse le mieux se pose sans que la réponse la plus évidente soit « dans l’open space ». C’est loin d’être la seule : se posent aussi la question de la nécessité d’avoir un chef, celle d’exprimer des valeurs différentes de ce que promeut l’employeur (et pourquoi pas de l’influencer) et même celle de la raison d’être de l’entreprise.
Autrement dit, le télétravail pourrait n’être qu’un symptôme parmi d’autres d’une refondation complète du rapport au travail dépassant largement les termes d’une discussion sur les « attentes des nouvelles générations » pour interroger largement un ensemble de dogmes tels que la compétence, la performance, la productivité, la loyauté… Autant de débats philosophiques qui ne sauraient se solder dans des discussions consacrées au nombre de jours autorisés ou à la prise en charge de la facture d’Internet et électricité.
Nouveaux reliefs de l’équité… Et de la pénibilité
Ce que les débats sur le télétravail révèlent avec acuité, c’est aussi la disparité des conditions au sein d’une même entreprise. Le télétravail a rendu plus visible et concret que jamais ce que la distinction des espaces privés et professionnels laissait dans l’ombre : des inégalités socio-économiques lisibles dans les lieux de résidence, les surfaces d’habitation, les décors et l’accès au calme nécessaire à la concentration qui sont en partie le produit des écarts de rémunération… Il n’est donc pas très surprenant que la conversation autour du télétravail rencontre fréquemment celle sur l’équité.
Et pas très loin de la demande d’équité, il y a les enjeux de la reconnaissance, de l’inclusion, des critères qui président à la distinction par le mérite. Ainsi, le télétravail qui n’est originellement qu’un mode d’organisation est-il souvent considéré comme un « avantage » qui prend volontiers place dans le dialogue entre partenaires sociaux et représentants de l’employeur, comme si travailler depuis chez soi était en soi un progrès social, une avancée pour les droits des travailleurs. Le voir ainsi, c’est passer à côté des risques que peut aussi constituer le télétravail pour les employés (isolement, surengagement, sur-responsabilisation…).
Mais c’est aussi reposer la question de la pénibilité. Traditionnellement corrélée aux travaux physiques et aux conditions de travail éprouvantes pour les corps, la pénibilité professionnelle montre d’autres visages dans le tertiaire. Stress chronique, conflits, pression, micro-management étouffant, injonctions contradictoires, conflits de loyauté, fatigue excessive etc. Le télétravail semble une échappatoire parfois… Sans que les problèmes de fond ne soient soldés.
Peut-être que c’est pour cela, au fond, que le télétravail suscite tant de débats : parce qu’il suggère que le travail lui-même se prépare à de profondes transformations. Et face à tout changement, qui est plus est quand il s’agit de changements d’importance, nous avons besoin de débattre pour confronter nos craintes et lever nos résistances.
Marie Donzel, pour le webmagazine Octave
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