Apprend-on encore un métier au temps de l’intelligence artificielle ?

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Apprend-on encore un métier au temps de l’intelligence artificielle ?


Apprend-on encore un métier au temps de l’intelligence artificielle ? 

 

ChatGPT, Claude, Copilot… Ils sont partout. Les Large Language Modelsapparus il y a déjà près de dix ans aux Etats-Unis, et plus largement, l’intelligence artificielle, frappent par leur présence bien réelle dans des dimensions croissantes de nos existences.

Au travail, d’après le Baromètre Ifop 2025, 43 % des sondés utilisent une IA générative. Côté cadres, l’IA compte 35 % d’utilisateurs, dont 12 % au quotidien.

Si l’on s’intéresse de près à l’impact de l’IA au travail, les analyses de son rôle lors de l’étape qui précède, le métier que l’on apprend, sont moins nombreuses. L’IA est-elle un aussi bon manager que collègue ?

Autrement dit : apprend-on encore un métier au temps de l’intelligence artificielle ?

 

L’IA est-elle nécessaire à tous les métiers ? 

Nos préoccupations de métiers de bureaux, entre les fichiers Word et les tableaux Excel nous isolent parfois du reste du monde. La pandémie du coronavirus de 2020 fut ainsi l’occasion de nous rendre compte que tous les métiers n’étaient pas “télétravaillables”. De la même façon, tous les métiers n’ont pas besoin de l’intelligence artificielle. Que peut celle-ci pour l’apprentissage du métier d’ébéniste, de coiffeur, de circassien ou de serveur ? Peu de choses.

D’après une analyse de Janine Berg, économiste à l’Organisation internationale du Travail de l’ONU, la transformation des métiers causés par l’intelligence artificielle touchera 10 à 13 % des professions dans le monde. Un chiffre inquiétant en ce qu’il annonce une fracture sociale conséquente, 82 % des emplois concernés par l’automatisation correspondant à des métiers peu qualifiés, principalement occupés par les femmes. Sans évoquer, à plus large échelle, le schisme grandissant que cela promet entre les pays riches et les pays pauvres.

 

L ‘IA a-t-elle réponse à tout ? 

L’intelligence artificielle absorbe un volume titanesque de données pour mettre à notre disposition un savoir infini. Elle a une réponse à chacune de nos questions —  c’est son fond de commerce , que l’on en redemande — quel que soit notre domaine d’activité. La littérature scientifique ne met pas cela en doute : “Les modèles comme la série GPT d’OpenAI, PaLM de Google et LLaMa de Meta font preuve de capacités inédites pour comprendre, raisonner et générer du langage humain  dans des domaines allant de l’ingénierie logicielle et de la recherche scientifique à l’éducation et aux arts créatifs.” Certains chercheurs n’hésitent pas à énoncer carrément sa supériorité sur l’humain : “les LLM excellent dans des tâches telles que la génération de texte, la traduction automatique, la réponse aux questions (…) égalant ou surpassant souvent les performances humaines”. L’intelligence artificielle a donc davantage de connaissances théoriques que n’importe quel manager ou maître d’apprentissage.

Cependant,  l’intelligence artificielle n’est pas infaillible. Les conclusions d’une étude menée en 2025 par des journalistes de la BBC sur quatre agents conversationnels sont inquiétantes : une réponse sur cinq contiendrait des erreurs factuelles. Souvent, l’invention est parfaitement décomplexée. Toute personne qui a déjà essayé de piéger un bot à partir de postulats erronés en a fait l’expérience :  la réponse sera toujours rationnelle, mais pas forcément vraie. Contrariante nuance. Les scientifiques qualifient le phénomène d’”hallucination” ou “confabulation”.

 

A-t-on intérêt à déléguer certaines tâches à l’IA ?

L’intelligence artificielle représente un support décisif. Elle peut rédiger des comptes rendus de réunions, des discours, construire des présentations PowerPoint… En entreprise, elle permet ainsi un gain de temps considérable. Pour certains chercheurs de l’Université de Birmingham  qui ont étudié l’utilisation de Microsoft Copilot en entreprise, l’IA libère ainsi le travailleur pour le “meaningful work”, le travail à haute valeur ajoutée, lui permettant de développer son esprit critique et ses capacités de réflexion. Dans certains métiers, le temps libéré peut ainsi être mis à contribution pour former à la décision plus sensible, à la résolution de conflits, aux enjeux qui nécessitent de préserver des équilibres complexes.

Pourtant, certains managers observent que les jeunes qui utilisent l’IA en entreprise ne savent pas toujours pourquoi ils le font, de sorte, au contraire, à entraver le développement de leur esprit critique. Au risque de les déresponsabiliser, ce qui peut engendrer des conséquences pénales très concrètes pour des métiers comme celui de commissaire aux comptes, d’avocat ou d’expert comptable. Certains responsables des ressources humaines soulignent également l’intérêt des “petites tâches” dans l’apprentissage : rédiger des comptes rendus de réunions permet de se familiariser avec la sociologie de l’entreprise. Réaliser des présentations PowerPoint apprend à construire un raisonnement qui lie la forme et le fond. Enfin, plusieurs petites tâches réussies valent parfois mieux qu’une grande victoire, et nourrissent progressivement l’estime de soi, fondamentale au moment sensible de la formation.

 

L’IA peut-elle remplacer un management humain ?

Le manager est limité par son emploi du temps, sa charge de travail, les autres personnes dont il est parfois responsable. Il n’est qu’un être humain. L’intelligence artificielle, quant à elle, est disponible en permanence pour répondre aux questions, reformuler autant de fois que nécessaire des explications, échanger pendant des heures.

L’ascension de l’IA a d’ailleurs fait naître un nouveau métier, voire un art nouveau, l’”art du prompt” ou de la formulation de requête. Pour les chercheurs de l’Université de Birmingham, “la formulation de la requête apparaît comme une compétence fondamentale pour maximiser l’efficacité de ces outils sur le lieu de travail, introduisant ainsi une nouvelle méthode de travail itérative.” De là à faire courir à l’apprenant le risque d’une dépendance complète à l’IA.

Pourtant, difficile de relativiser l’importance du lien humain, précisément davantage peut-être au moment de l’apprentissage qu’à tout autre moment de l’évolution en entreprise. De même que les comptes rendus de réunions permettent de se familiariser avec la sociologie de l’entreprise, l’apprentissage informel permet de capter les signaux faibles et de développer son savoir-être, ces “soft skills” tout aussi fondamentales que les “hard skills”.

Plus largement, on peut suggérer que l’affect est décisif dans l’apprentissage : qui n’a pas été marqué, dans son parcours, par l’instituteur qui lui a appris à lire, sa prof de philo de terminale, ou un maître de stage qui lui a transmis la passion de son métier ?

Dans le même esprit,  selon la théorie platonicienne de la réminiscence, la sensation joue un rôle fondamental dans le développement de la mémoire. Or, derrière son écran, on ne ressent rien. Comme le rappelle Sébastien Charbonnier, analysant la pensée de Gilles Deleuze, dans Différence et répétition (1968), “apprendre, c’est toujours partir d’affects vécus, puis construire des problèmes dans une activité créatrice”.

 

L’apprentissage, n’est-ce pas le chemin ?

Ce grand philosophe de l’éducation distingue ainsi l’apprentissage empirique et l’apprentissage essentiel. L’intelligence artificielle se place du côté de l’apprentissage empirique, fondé sur le modèle de l’élève d’un maître qui détient une vérité préexistante. Mais pas de celui de l’apprentissage essentiel, qui valorise le chemin plutôt que la fin, les questions plutôt que les réponses, le temps long plutôt que le temps court. Pour Charbonnier, avec Deleuze : “Apprendre, c’est abolir, réduire, franchir tendanciellement la distance intermédiaire qui disjoint le non-savoir et le savoir, le problème non-résolu et le problème toujours déjà résolu, l’apprenti qui ne sait pas et le maître qui connaît la solution”.

Dans Inappropriable : Ce que l’IA fait à l’humain (2026), la philosophe Mazarine Pingeot ne dit pas autre chose : en nous privant de la question sans réponse, l’intelligence artificielle abolit, non seulement l’apprentissage de l’esprit critique, mais notre capacité à introduire du manque. En supprimant notre rapport à l’altérité, l’IA met en péril rien de moins que notre commune humanité.

 

L’intelligence artificielle sait tout, mais peut se tromper. L’intelligence artificielle nous affranchit de certaines tâches rébarbatives, mais pas si insignifiantes. L’intelligence artificielle nous permet d’acquérir un océan de connaissances, mais pas forcément de les garder en mémoire.  L’intelligence artificielle est toujours disponible, mais sans présence affective et marquante.

 

Notre question en soulève d’autres.

Apprendre un métier, est-ce acquérir toutes les connaissances, ou apprendre à poser les bonnes questions ?  Maîtriser le présent ou appréhender l’avenir ? Savoir seul ou se tromper à plusieurs ? Garantir son infaillibilité ou tirer parti de sa vulnérabilité ?

 

Alice Mikowski pour le Programme Octave

 

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