C’est quoi la métacommunication et pourquoi est-ce important dans les relations intergénérationnelles ?
Dans les relations entre générations, les incompréhensions sont souvent attribuées aux différences d’âge, de valeurs ou de modes de vie. Les plus jeunes jugeraient les plus âgés « rigides » ; les plus âgés trouveraient les plus jeunes « trop directs » ou « trop sensibles ». Pourtant, une grande partie des tensions entre générations ne tient pas tant au contenu des échanges qu’à la manière dont ils sont interprétés.
C’est précisément là qu’intervient la métacommunication, c’est à dire la capacité à communiquer sur la communication elle-même.
L’objet de la métacommunication : comment se comprendre
Dans son sens le plus simple, la métacommunication désigne le fait de parler de la façon dont on se parle. Lorsque quelqu’un dit : « Je ne suis pas sûr que nous nous comprenions », il ne parle pas du sujet de la conversation, mais de la conversation elle-même. Idem s’il dit : « Ce n’est pas une critique, c’est une suggestion », « Je remarque que cette discussion devient tendue », « Je vais reformuler autrement », « Mon message n’est pas passé comme je l’espérais », « Mon intention est d’aider, pas de contrôler », « Je cherche à comprendre, pas à avoir raison », « Nous semblons tourner en rond », « Peux-tu me laisser terminer avant de répondre ? », « Comment faire pour que tu m’écoutes ? », « Je comprends mieux maintenant que tu le dis comme ça »…
Le concept de métacommunication renvoie au besoin de décoder les conditions qui rendent réellement possible la communication et mobilise pour cela autant de signaux interprétatifs que le ton employé, les intentions exprimées, les reformulations, les commentaires sur l’échange lui-même… Et le contexte relationnel.
Aux origines, « ceci est un jeu »
L’histoire de la métacommunication commence avec l’anthropologue et épistémologue britannique Gregory Bateson. Dans les années 1930-1950, Bateson observe les interactions humaines, mais aussi animales. Une scène devenue célèbre l’interpelle : lorsqu’une jeune loutre mord une autre loutre durant un jeu, la morsure ressemble à une attaque réelle. Pourtant, les deux animaux comprennent qu’il s’agit d’un jeu. Pourquoi ? Parce qu’un message implicite accompagne l’action : « Ceci est un jeu ». Ce message ne porte pas sur l’action elle-même ; il indique comment l’interpréter.
Bateson appelle cela une métacommunication : une communication qui fournit des indications sur la manière de comprendre une autre communication. L’humour par exemple repose sur la métacommunication, quand le ton employé permet d’évacuer l’indécidabilité d’un message qui pourrait être inapproprié en contexte ordinaire en envoyant des signaux que le message embarque d’abord l’intention de provoquer le rire. L’autorité aussi repose sur la métacommunication : l’ordre qu’une personne en reçoit d’une autre en dit largement autant de la nature de leur relation que du contenu du message de commandement.
L’École de Palo Alto : la communication comme système relationnel
Dans les années 1950-1970, les chercheurs du Mental Research Institute de Palo Alto reprennent et développent les intuitions de Bateson. Leur apport majeur consiste à montrer que la communication est avant tout un processus relationnel.
Dans leur célèbre ouvrage Une logique de la communication (1967), Watzlawick, Jackson et Beavin formulent plusieurs principes :
- La non-communication n’existe pas : même le silence, l’absence de réponse ou un regard fuyant transmettent un message ;
- Toute communication comporte deux niveaux : le contenu (ce qui est dit) et la relation (ce qui indique comment comprendre ce qui est dit) ;
- La communication est la fois digitale et analogique : par digitale, il faut comprendre tout ce qui est verbal et par analogique tout ce qui appartient aux gestes, à la posture, à l’intonation mais aussi au contexte, au passif relationnel etc.
- La communication convoque les rôles de chacun : soit elle symétrique entre personnes qui se considèrent comme des pairs ; soit elle est complémentaire, notamment dans le cas où la communication s’inscrit dans un rapport hiérarchique et/ou d’autorité. Ainsi par exemple : un ami qui me donne un conseil, cela n’a pas la même résonance que si c’est mon manager, mon médecin ou mon professeur qui m’en donne un.
- Les séquences de communication sont rétroactionnelles : chacun prend en compte ce que l’autre dit depuis son point de vue et communique avec l’autre en fonction. Cela donne des situations ubuesques telles que la personne qui en relance une autre parce qu’elle ne lui répond pas et cette autre personne qui ne lui répond pas parce qu’elle vit comme oppressant le fait d’être relancée, ce qui donne à la première le sentiment d’être méprisée au risque de développer chez elle une forme d’agressivité qui donnera raison à la seconde dans son sentiment d’être malmenée, laquelle pourra donc développer des stratégies défensives ou offensives etc.
De l’importance de la métacommunication dans les relations intergénérationnelles
Le besoin de métacommunication n’est pas le même selon que l’on partage un cadre de référence commun dans un contexte où les rôles sont bien définis et les règles de communication qui vont avec parfaitement intégrées ou que l’on évolue dans un environnement plus complexe avec des personnes de cultures différentes.
La littérature sur l’intergénérationnel au travail porte précisément l’accent sur les différences culturelles entre les générations qui coexistent dans un même moment de l’entreprise : vocabulaires, normes professionnelles, rapports à l’autorité différents exigent que l’on se mette au diapason des modes de communication avant de tenter de s’aligner sur les messages.
Et cela commence déjà avec les outils de communication : une étude de l’UCLA a mis en évidence que les boomers privilégient le téléphone et les courriels tandis que les membres de la génération Z préfèrent qu’on se dise les choses en face ou bien par messagerie instantanée. Cela continue avec le contexte et la tonalité des échanges : les plus âgés sont à l’aise avec une certaine formalité qui indique avec clarté les rôles, les positions et statuts ainsi que le niveau de langage approprié ; les plus jeunes attendent une communication plus directe, plus horizontale, dont le franc-parler sur le fond ne sacrifie rien à l’inclusivité dans la forme. Ce n’est pas fini : les aînés attendent de la parole qu’elle soit efficace et n’hésitent pas à la couper à leur interlocuteur s’il se perd dans ses explications ; les cadets comptent d’abord sur la parole pour créer du lien (car s’il s’agit d’efficacité, autant leur envoyer un brief par mail comme on ferait un prompt à une IA) et sont attachés à la prise en considération de la diversité des points de vue.
Sans métacommunication efficace, il y a un risque aigu de malentendus voire de conflictualité ou pire de polarisation dans les relations !
Pourquoi la métacommunication est particulièrement précieuse entre générations
La métacommunication apparait parfois comme une contrainte pour les « managers à l’ancienne » qui ont le sentiment de se confronter à la sensibilité exacerbée des jeunes générations en même temps que de se voir défiés dans leur pouvoir de conduire les conversations. Elle peut aussi donner aux uns et aux autres le sentiment d’un déficit de spontanéité quand il devient nécessaire de préciser d’où l’on parle, avec quelles intentions, en rappelant au besoin le cadre des échanges avant seulement de pouvoir exprimer ses idées.
Mais la métacommunication entre générations a aussi des vertus très précieuses pour le dialogue et la coopération entre les générations :
- Elle permet de faire reculer le jugement en augmentant la curiosité : basta les stéréotypes sur les X, Y ou Z, place au questionnement sur les cadres de référence. La formule « Qu’est-ce que tu en comprends ? » remplace « Ils ne comprennent rien dans cette génération ».
- Elle rend explicité l’implicite : les évidences des uns ne sont pas celles des autres. Le reproche de faire de mauvaises blagues prend une autre tournure quand au lieu de prendre l’autre pour un vieux schnock, on considère le fait que de telles plaisanteries ont été monnaie courante à une autre époque, sans forcément considérer que celle d’aujourd’hui est meilleure, en assumant juste qu’elle est différente et qu’il nous faut à tous nous y adapter.
- Elle crée un espace de réciprocité : chacun détient une partie de la réponse au problème posé au collectif. Le reconnaître, c’est déjà faire de la place à toutes les formes d’expression et se motiver pour chercher à comprendre les différences de points de vue.
- Elle améliore la transmission : l’apprentissage suppose l’intégration de savoirs nouveaux dans son propre cadre de référence pour pouvoir faire évoluer ce cadre de référence. Vouloir imposer sa façon de voir à un boomer quand on est un Z, et vice versa, c’est au mieux espérer faire triompher son point de vue. Mais jamais l’amener à reconsidérer le sien.
Quelques tips pour améliorer la métacommunication entre les générations
Pour mieux s’entendre et se comprendre entre générations, musclons nos réflexes de métacommunication :
- Nommer les différences de communication : « J’ai l’impression que nous n’utilisons pas les mêmes codes », « Je crois que nous parlons depuis deux points de vue assez différents »…
- Expliciter son intention : « Je souhaite comprendre ton point de vue », « Je voudrais t’en parler pour dissiper tout malentendu »…
- Vérifier l’interprétation : « Comment comprends-tu ce que je te dis là ? », « Comment reformulerais-tu… », « De quelle façon est-ce que cela résonne pour toi ? »
- Partager son ressenti (plutôt que d’affirmer que l’on a raison) : « Je suis déstabilisé », « Je me sens challengé », « Je suis blessé que tu puisses croire que… », « J’ai du mal à trouver mes repères… »
- Faire des pauses « métaco » pour parler de la façon dont on se parle, indépendamment du fond : « Je voudrais qu’on prenne un moment pour cerner ce qui nous empêche de nous comprendre », « Je te propose qu’on réfléchisse tous les deux un instant à la façon dont on pourrait dire autrement ce que manifestement nous n’arrivons pas à faire entendre de l’autre »…
- Identifier les hypothèses implicites : « Quand tu lèves les yeux au ciel, est-ce que cela signifie que ce que je dis t’agace ou est-ce autre chose ? », « Quand tu me coupes la parole, c’est parce que tu trouves que je suis hors sujet ou bien est-ce que c’est parce que tu es pressé de t’exprimer à ton tour ? », « Quand tu fais une blague provoc, cherches-tu à créer un déclic chez les autres ? »
- Cultiver la réflexivité partagée : en fin d’échange, ne pas hésiter à interroger ensemble les conditions qui ont favorisé ou défavorisé la communication « Qu’est-ce qui nous a permis de bien nous comprendre, aujourd’hui ? », « Comment est-ce qu’on pourrait éviter une prochaine fois les écueils qui nous ont amenés à des malentendus ? ».
Ces techniques en large partie issues des préceptes de la Communication Non-Violente aident bien souvent les individus d’horizons différents à travailler plus efficacement ensemble. Pourquoi s’en priver ?
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