La boussole relationnelle : un outil pour trouver son chemin dans les liens
La boussole relationnelle : un outil pour trouver son chemin dans les liens
Dans un monde qui nous désoriente, l’idée d’une boussole pour aiguiller nos relations avec les autres a de quoi séduire.
Ce concept, qui apparaît pour la première fois dans ces termes dans le monde du football, représente-t-il un avantage différenciant dans le monde de l’entreprise aujourd’hui ?
La boussole relationnelle, un héritage footballistique
Le concept de boussole relationnelle est utilisé pour la première fois par Mark Milton, entrepreneur, auteur et conférencier, dans Le football, un terrain vers la connaissance de soi (avec Catherine Schmider, Education, 2016). L’idée est simple et enthousiasmante : réguler les relations dans le sport par l’écoute et la communication.
Concrètement ? Comme l’explique Mark Milton sur le site web d’’Education 4 Peace (E4P) , fondation qui promeut l’éducation par le sport, la régulation des relations par la boussole implique :
- Pour l’entraîneur, d’organiser de courtes séances de discussions collectives avec tous les joueurs à différents moments de l’entraînement ou du match ;
- Pour les joueurs, d’exprimer leur ressenti du moment ;
- Cela, grâce à une échelle comportant quatre degrés, où chaque degré correspond à un point cardinal. Du plus négatif (“Je ne me sens pas en lien avec moi-même ni avec les autres”) au plus positif (“Je suis en lien avec les autres et la vie”).
Ce projet a fait l’objet d’une étude scientifique pilote menée par Marcello Mortillaro du Centre interfacultaire des sciences affectives et Olivier Schmid, psychologue du sport et de la performance, tous deux chercheurs à l‘Université de Genève. Après quelques mois de questionnaires remplis par les joueurs et d’entretiens avec leurs coachs, les résultats sont positifs : les coachs se sentent davantage aptes à écouter sans forcément juger ou intervenir, comprendre les émotions de leurs joueurs, prendre en compte leur rôle éducatif. Quant aux joueurs, leur estime d’eux-même a progressé. La cohésion globale du groupe en sort renforcée. Milton a depuis poursuivi ses expérimentations, encore récemment à Saumur, tout en espérant étendre ses concepts à grande échelle pour contribuer à une société plus pacifiée.
Une émanation de la sociologie relationnelle
La boussole relationnelle pourrait se réclamer des théories de sociologie relationnelle : de la théorie des réseaux sociaux d’Harrison White à la théorie de l’acteur-réseau de Bruno Latour, en passant par la théorie des champs de Pierre Bourdieu, ce courant de pensée fait des relations humaines la pierre angulaire de l’analyse sociologique, comme le rappelle Philippe Steiner, dans Sociologie relationnelle (2024).
La métaphore de la boussole était quant à elle déjà mobilisée par le philosophe Michel Fabre dans le domaine de l’éducation dans son article Comment se repérer dans un monde problématique ? (paru dans Éduquer pour un monde problématique, PUF, coll « L’interrogation philosophique » 2011) . Elle aide à “tracer sa propre route” dans un monde déjà là. “Carte et boussole n’imposent aucun chemin, mais aident le voyageur à trouver le sien.”
Surtout, on peut considérer la boussole relationnelle comme une mise en application du concept d’intelligence émotionnelle que l’on doit aux psychologues américains Peter Salovey et John D. Mayer : une intelligence fondée sur la capacité à comprendre et à gérer les émotions. Transposée à l’ensemble des domaines, des sciences à l’éducation, c’est Daniel Goleman qui la popularise dans le monde de l’entreprise. À la fin des années 1990, le psychologue et journaliste au New York Times publie L’intelligence émotionnelle (1995), un ouvrage qui défend l’intelligence émotionnelle comme levier de performance pour les entreprises, à partir de quatre postulats :
- L’intelligence émotionnelle est un bien meilleur indicateur de performance future que le QI ;
- L’intelligence émotionnelle est associée au succès personnel ;
- L’intelligence émotionnelle est le résultat d’un processus d’apprentissage ;
- Le développement de l’intelligence émotionnelle est un impératif pour les organisations.
La boussole relationnelle, un must have pour les entreprises aujourd’hui ?
Trois décennies après son émergence, l’intelligence émotionnelle n’est plus un simple bonus, mais un prérequis. À l’heure de la Responsabilité sociétale (ou sociale) des entreprises et des soft skills, le bien-être de leurs équipes est au cœur des préoccupations des dirigeants.
Les grandes entreprises ne se contentent plus de vanter les mérites de l’intelligence émotionnelle : elles tentent de l’objectiver, de la mesurer, de l’intégrer aux modèles de performance. Car les effets sont désormais bien documentés : meilleure coopération, engagement accru, capacité d’adaptation renforcée, résolution des conflits.
Pourtant, un concurrent redoutable pourrait bien venir menacer une théorie qui fait la part belle aux émotions : l’accélération technologique, et plus particulièrement le développement de l’intelligence artificielle en entreprise. La question du contrôle de ces outils est sur toutes les lèvres : comment ne pas se laisser dévorer par l’IA ? Car, si ces systèmes automatisent une part croissante des tâches cognitives, ils n’allègeraient, ni la charge mentale, ni la charge de travail des équipes.
Dans ce contexte, la boussole relationnelle pourrait avoir une vraie valeur ajoutée. C’est l’hypothèse de l’autrice, coach et conférencière canadienne Sylvie Thiffault dans un ouvrage à paraître dédié à la boussole relationnelle (Ma boussole relationnelle – 99 pratiques pour mieux communiquer au travail et dans la vie, parution le 5 mai 2026) : en préservant clarté, courage, connexion et alignement, cet outil permettrait de mieux composer en entreprise, au milieu des incertitudes.
Les limites de la boussole relationnelle
Finalement, la boussole relationnelle s’inscrit dans la continuité d’autres concepts qui se proposent de résoudre la grande question qui se pose aujourd’hui au monde de l’entreprise : comment concilier performance globale et préservation des ressources (humaines, matérielles et naturelles) dans un monde qui se transforme ?
À des degrés de maturité différents, la robustesse et le permanagement ne visent pas autre chose.
Pour cela, comme ses homologues, la boussole relationnelle ne doit pas perdre le Nord, en tombant dans les écueils qu’elle prétend résoudre : faire l’économie d’une démonstration par l’expérience à multi-échelles, solide scientifiquement. Proposer une réponse unique et automatisée à des problématiques complexes et pas toujours prévisibles. Prétendre sauver l’humain sans lui, voire malgré lui.
Un risque sur lequel revient indirectement Nicolas Hurzeler, qui a dédié un mémoire à tester, dans le monde du football, dans la continuité de Mark Milton, l’idée d’une boussole relationnelle numérique. Aux oubliettes les questionnaires papier et les discussions de vive voix, l’objectif est de pouvoir automatiser la boussole , et permettre ainsi de décrire une situation relationnelle, se positionner par rapport aux autres et réfléchir aux effets de ses comportements, à tout moment, et avec plus de facilité.
Du choix du design à la phase test mobilisant 12 jeunes joueurs, l’expérimentation donne des résultats prometteurs : l’outil est globalement bien compris et appréhendé, et l’interface jugée accessible. Les utilisateurs parviennent à mieux décrire les situations, identifier leur rôle dans l’interaction , amorcer une distanciation par rapport à l’expérience vécue. Les discussions sur des situations relationnelles sont donc facilitées, verbalisées avec plus d’aisance. Dans sa conclusion, le chercheur insiste néanmoins sur le fait que la boussole numérique ne remplace pas l’humain, la médiation restant essentielle pour expliquer des concepts parfois abstraits et convaincre de l’intérêt du dispositif.
Décidément, il semble difficile de se passer d’humain, a fortiori pour régir ses relations avec ses semblables. Car, ce qui fait peut-être le sel des relations, dans la vie ou au travail, c’est leur imprévisibilité, leur part qui nous échappe, leur caractère vivant.
Alice Mikowski pour le Programme Octave
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