La morale en entreprise

Octave A la Une, Culture & Change

La morale en entreprise


La morale en entreprise

La préoccupation croissante pour les questions du bien-être au travail est l’occasion rêvée de réinterroger la morale en entreprise.
D’un côté des impératifs économiques parfois étouffants, de l’autre la volonté assumée de « mettre l’humain au centre » de l’entreprise. Comment s’y retrouver ? Doit-on opposer morale et économie ? Comment parler de morale en entreprise ?

L’entreprise économique et morale :

Partons d’une définition minimale : l’entreprise est une société produisant des biens et des services tenue d’équilibrer ses gains et ses pertes. L’aspect économique nous est familier : il s’agit de produire, de vendre et d’être rentable. A côté de lui se tient un fondement social : l’entreprise forme une société. Une société, c’est-à-dire un ensemble d’individus unis par un certain nombre de relations. La nature et l’intensité de ces relations sont régies par des lois écrites – celles du droit du travail – mais aussi par des règles tacites, des mœurs.

Ces mœurs donnent à chaque société une identité véritable : ici les réunions sont hebdomadaires, là elles sont mensuelles ; ici on a pris l’habitude de se réunir autour de la machine à café après chaque match de foot, là après chaque match de rugby, ici de faire une sieste, là d’accorder des ruptures conventionnelles…etc.

La discipline s’occupant de régler les habitudes et les mœurs s’appelle la morale. La morale en entreprise n’est ni un gros ni un vain mot : il s’agit simplement de réfléchir à la manière dont nous nous comportons au travail. Il y a de la morale jusque dans le marc de nos cafés !

Se demander quelle morale pour l’entreprise c’est d’abord se demander : quelles habitudes, quelles pratiques veut-on y mettre en place pour que la société continue à être ?

L’entreprise a deux enjeux : le premier économique, est celui de la rentabilité ; le second, moral, est celui de bâtir des habitudes de vivre ensemble.

L’entreprise comme conflit entre économie et morale :

L’économie et la morale n’ont rien de contradictoire et pourtant, leurs rapports sont bien souvent conflictuels.

L’économie prend parfois le pas sur la morale : les licenciements abusifs ou le management par la terreur.

La morale prend parfois le pas sur l’économie : c’est le cas des entreprises familiales qui sombrent par soucis de garder le contrôle de l’entreprise.

Le défi principal de l’entreprise est de tenir ensemble économie et morale. Si elle cesse d’être morale alors la société qu’elle forme se dissoudra d’elle-même dans l’impossibilité de trouver des employés. Si elle perd de vue ses impératifs économiques alors elle fera faillite et cessera d’exister.

La tâche n’est pas aisée : on voit que lorsque ces deux piliers de l’entreprise s’entrechoquent l’un a plus de poids que l’autre. Une entreprise qui se soucie peu de moralité ne risque finalement la disparition qu’a moyen terme. Ses employés sont mus par une nécessité propre : celle de gagner leur vie. Peu importe parfois les conditions de travail pourvu qu’il y ait du travail. On peut mal vivre pourvu que l’on vive tout court.

Les entreprises qui prétendent constituer une morale font donc plus que satisfaire à un impératif interne. Elles font un choix : celui de tenir ensemble morale et économie, de soutenir le pilier le plus fragile de l’entreprise contre le plus lourd.

Le rôle de l’entreprise :

Nombre d’entreprises prennent acte de leur responsabilité morale en exposant une liste de valeurs bien souvent consensuelles : « Respect, intégrité, générosité, solidarité… ». Rares sont ceux qui préfèrent le mépris au respect, la corruption à l’intégrité ou la pingrerie à la générosité mais rares aussi sont ceux qui ont la même définition du respect, de la corruption ou de la générosité.

Si ces valeurs sont consensuelles, c’est parce qu’elles aspirent à fédérer les parties de l’entreprise, à les réunir pour bâtir ensemble des habitudes communes.

On sent pourtant bien que quelque chose cloche : ce que ces valeurs gagnent en consensualité, elles le perdent en sens.

Le mot de « respect » a t-il le même sens pour l’intégralité des dizaines de milliers d’employés d’une entreprise ? Si il n’a pas le même sens pour tous, comment peut-il former un principe d’action commun et donc répondre aux besoins moraux de l’entreprise ?

L’entreprise prend le risque de mettre en avant des valeurs vides, c’est-à-dire une valeur qui ne vaut plus rien.

Comment faire alors pour parler de valeurs en entreprise ?

Une valeur c’est ce qui vaut pour moi, ce à quoi j’accorde une importance décisive. Bien souvent, je les tire de mon intimité. Elles font partie de moi et disent une partie de qui je suis. En me forçant à faire miennes de nouvelles valeurs, on me demande de changer en profondeur pour me conformer à ce que l’entreprise attend de moi : on m’en demande trop !

Les valeurs de l’entreprise ne doivent pas s’imposer à l’ensemble de ses parties mais bien plutôt être définies par elles. Pour valoir quelque chose, pour refléter fidèlement les convictions des humains qui animent l’entreprise, il faut que ces valeurs soient définies par tous. Pour retrouver la morale en entreprise, il faut la faire chercher par les employés eux-mêmes, faire des valeurs morales le fruit d’une discussion plutôt qu’une imposition.

Pour finir :

La morale a bien sa place en entreprise, elle est même à la racine de ce qu’est une entreprise : une société humaine, donc morale. Morale et économie n’ont rien d’antinomique ! Il arrive pourtant que les circonstances les opposent : la morale est alors un choix, celui de tenir ensemble économie et morale. Nombreuses sont les entreprises qui font ce choix : elles créent alors des valeurs. Pour que ces valeurs vaillent quelque chose, pour que leur éthique ne sonne pas creux, il faut qu’elles soient tirées des humains qui sont dans l’entreprise.

Voilà le rôle que pourrait prendre l’entreprise : celui de permettre à ses employés de définir ensemble les valeurs qui l’animent !

Dorian Lacaze est consultant en philosophie depuis la création de Winstate, une start-up à impact positif. Passionné par les nombreux problèmes théoriques que pose l’injection de la morale dans un domaine ou la rentabilité semble devoir régner en maître, Dorian les a aidé à définir un positionnement éthique cohérent. Il explique depuis les problèmes de l’entreprise à l’aide des concepts de la philosophie. Il utilise son expertise pour venir en aide aux organisations sous la forme d’interventions et met ses textes à disposition de tous sur le blog winspiration.fr.

Share this Post


MAIS AUSSI…