Performance ou robustesse ?
Performance ou robustesse ?
À première vue, si la robustesse était un animal, cela pourrait être un vieux sanglier trapu, avec un air placide et une rassurante épaisseur de cuir. La performance, elle, prendrait la forme d’une gazelle gracile, avec des éclairs dans les yeux et des ressorts sous les pattes, capable de battre tous les records. Une créature qu’on admire autant qu’on la jalouse — tout en espérant secrètement lui ressembler. La robustesse est sympathique, la performance, impressionnante.
Et si nous faisions fausse route ?
La performance, une valeur sûre ?
Ce condensé d’efficacité et d’efficience a une définition séduisante : de meilleurs résultats à moindre coût. Pourtant, comme le rappelle Olivier Hamant dans Antidote au culte de la performance, la robustesse du vivant (Collection Tracts (no50) Gallimard, 2023) dans un siècle dominé par l’incertitude et la fluctuation, elle semble de plus en plus théorique, voire contre-productive. D’abord, parce que notre obsession croissante d’optimisation généralisée a bel et bien un coût, considérable, pour la planète. Le Rapport de l’évaluation mondiale de la biodiversité et des services écosystémiques (IPBES, 2019) estime qu’en moyenne 25 % des espèces animales et végétales seront menacées d’extinction par l’activité humaine, soit environ un million d’entre elles, « faute de mesures prises pour réduire l’intensité des facteurs à l’origine de la perte de biodiversité.» Ce diagnostic rejoint celui du rapport Les Limites de la croissance, publié en 1972 par le Club de Rome : poursuivre une croissance infinie dans un monde aux ressources finies relève de l’illusion.
Or, les réponses que nous proposons — sobriété, développement durable, frugalité — tombent parfois dans les mêmes écueils que les problèmes qu’elles prétendent résoudre. De fait, la matrice est la même : généralisation des normes, injonctions, uniformisation, théorisation à outrance.
Quand la performance fragilise le lien social
Par ailleurs, le culte de la performance appauvrit nos liens sociaux. En confiant des pans de plus en plus significatifs de nos existences au numérique, et, désormais, à l’intelligence artificielle, nous cherchons inlassablement à être encore plus rapides, encore plus sûrs de nos réponses, encore plus efficaces. Mais le sociologue Hartmut Rosa a montré dans Accélération : une critique sociale du temps (La Découverte, 2010), que l’accélération permanente finit paradoxalement par produire de l’aliénation : nos interactions deviennent plus mécaniques, moins nombreuses et moins nourrissantes.
Nous perdons aussi progressivement le goût de l’effort, la confiance en nous-même et en l’autre, et l’envie.
Les effets se lisent déjà dans plusieurs domaines. À l’école, les enquêtes du programme PISA de l’Organisation de coopération et de développement économiques montrent que les élèves qui déclarent être distraits par les appareils numériques pendant les cours obtiennent en moyenne 15 points de moins en mathématiques que ceux qui ne le sont pas. Une étude encore plus récente menée par des chercheurs de l’Université de Lund, en Suède, suggère qu’une utilisation incontrôlée de ChatGPT est susceptible d’entraver le développement cognitif et le fonctionnement exécutif des adolescents. Dans le monde du travail, l’Organisation mondiale de la santé inclut désormais le burn-out dans la Classification internationale des maladies (CIM-11), en le définissant comme « un syndrome résultant d’un stress chronique au travail qui n’a pas été géré avec succès », caractérisé notamment par l’épuisement et la perte d’efficacité professionnelle. Dans la sphère démocratique enfin, la défiance progresse : en France, l’abstention aux élections législatives de 2022 – les circonstances de celles de 2024 étant trop particulières pour pouvoir servir de référence – a dépassé 52 % des inscrits, selon les données du ministère de l’Intérieur, un niveau historiquement élevé. Lors des élections municipales de mars 2026, entre 41, 5 et 44% des inscrits ne se sont pas rendus aux urnes : du jamais-vu hors crise sanitaire.
Et si le vivant fonctionnait autrement ?
Mais qui a dit que le vivant reposait sur la performance ?
Certains chercheurs ont osé l’impensable : remettre en question les théories anciennes qui se réclament du darwinisme et occupent tant de place dans nos comportements et nos inconscients. Dans La survie des médiocres, critiques du darwinisme et du capitalisme (Gallimard, 2024) le philosophe Daniel Milo les déconstruit avec malice, en particulier à travers l’exemple de la girafe. Derrière son apparence altière, cet animal tombe souvent de haut. La girafe étant contrainte de mettre bas debout, les tout premiers instants de vie des girafons consistent en une chute de 2 mètres, régulièrement suivie de traumatismes crâniens.
En outre, la girafe a le cœur faible : redoutable tâche que celle de pomper du sang jusqu’à sa tête quand on est doté d’un si grand cou. Pourtant, aussi imparfait que soit l’animal, il se reproduit depuis des millions d’années. En réalité, Charles Darwin ne disait pas autre chose, considérant que survivent les espèces avec des caractéristiques «satisfaisantes.» Non, les êtres vivants ne sont pas sélectionnés sur leurs performances, mais sur leur capacité à résister sur le temps long, malgré toutes leurs limites. Longue vie aux médiocres.
L’attrait de la robustesse
Tel est bien le pas de côté auquel nous invite la robustesse : «maintenir le système stable malgré les fluctuations» selon les mots d’Olivier Hamant. Passer de l’adaptation à l’adaptabilité. Respecter notre authentique nature, dans toute sa vulnérabilité, pour élargir la focale, et appréhender nuance, complexité, contradictions. Altérité.
Tout en rondeur et en subtilité, la robustesse propose d’éprouver les questions avant de tester les réponses. De ne plus exploiter les écosystèmes pour augmenter la production, mais de produire pour nourrir les écosystèmes. D’utiliser des matériaux moins performants, mais plus adaptables et transformables. De ne plus travailler plus pour gagner plus, mais de travailler moins pour vivre mieux. De passer de la compétition à la coopération. De ne plus «aller vers», mais «vivre avec» et transmettre.
Un trajet que l’on contrôle moins, sans doute. Mais qui a des chances de durer plus longtemps. Dans le partage. Et, pourquoi pas, dans la joie.
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