Le digital à la rencontre du don

Article rédigé par Jean-Edouard Grésy et Valentine Poisson pour le webmagazine Octave

Jean-Edouard Grésy
Médiateur praticien et formateur, Jean-Edouard est anthropologue et diplômé de l’EDHEC. Il collabore depuis 1997 au développement de la stratégie des gains mutuels (Harvard Negotiation Project) afin de révéler et consolider la montée en compétence des dirigeants et managers. Ses recherches portent sur la conflictualité des hommes et des organisations ; il est notamment l’auteur de « Gérer les ingérables » (ESF, 2011) et co-auteur de « Gérer les risques psychosociaux » (ESF, 2012) et « La révolution du Don » (Seuil, 2014).

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Valentine Poisson
Diplômée d’un master de Marketing et Stratégie à l’Université Paris Dauphine et d’un master en Information Communication à l’Université Panthéon Assas, Valentine a travaillé deux ans en tant qu’assistante de rédaction au journal Le Parisien. Elle est aujourd’hui consultante et rédactrice au sein du cabinet Alternego.

 

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Le développement des technologies de l’information et de la communication a conduit à des mutations temporelles et spatiales fondamentales, ouvrant la voie de notre actuelle révolution digitale. Peut-on attribuer aux jeunes Y le monopole de cette compétence digitale au détriment des séniors ?

Oui, à en croire les représentations de l’imaginaire collectif : une étude[1] sur les stéréotypes générationnels révèle que 55% des Y se perçoivent comme axés vers les nouvelles technologies, alors que les quadras n’évoquent ces compétences qu’à 11% pour leur génération et les séniors à 2% pour la leur.

Cela bouscule les rapports intergénérationnels, et à l’exaspération des vieilles branches face à l’impétuosité des jeunes pousses, s’ajoute une nouvelle donne qui n’aide pas : en matière digitale, le maître d’hier est souvent l’apprenti d’aujourd’hui. Les plus âgés ont donc à apprendre des plus jeunes, ce qui peut constituer une source de frustration pour les premiers, et un terreau propice à la suffisance des seconds. Néanmoins, les jeunes générations ne doivent pas négliger non seulement les savoirs et savoir-faire de leurs aînés mais aussi et surtout les savoir-être au cœur de la coopération et de la qualité de nos relations aux autres.

Un univers virtuel, une solitude réelle …

Les réseaux sociaux impactent notre manière d’être en lien aux autres, et malgré la facilité qu’ils offrent pour communiquer, les Français n’ont jamais été aussi seuls. En effet, l’édition 2016 de l’étude de la Fondation de France[2] sur les solitudes révèle que 5 millions de Français sont en situation objective d’isolement : c’est un million de plus qu’en 2010 !

S’il est indéniable que les NBIC ont contribué à l’émergence d’une révolution économique, politique et sociétale, elles ne remplissent pas leur ambition quand elles se proclament également facilitantes du vivre ensemble.

Il paraît donc absolument nécessaire de faire dialoguer ce qu’il y a de plus moderne (le digital), et de plus archaïque (le don, à entendre dans son acception maussienne[3]). Les usages les plus anciens ont non seulement jamais disparu, mais demeurent aussi au cœur des transformations organisationnelles et digitales que nous vivons. Pour autant, ce qui pouvait relever du bon sens autrefois, nécessite visiblement l’instauration de nouveaux rituels d’initiation.

Marcel Mauss a montré dans son Essai sur le don en 1925 que les rapports sociaux ne sont pas fondés sur le troc, le contrat ou encore le donnant-donnant, mais bien sur le don. Y circule des informations, des émotions, de l’entraide, des moments de convivialité, des compliments… autant d’éléments nécessaires pour pouvoir se fier aux uns et aux autres, pouvoir constituer un collectif agile et innovant, et enfin pour briser les silos.

Il semblerait qu’à ce sujet les plus jeunes aient à apprendre de leurs aînés, puisque d’après les stéréotypes les plus courants : « ils ne communiquent pas, sont chacun avec leur portable et ont ce côté individuel dans l’entreprise[4] ».

Les différences générationnelles : une opportunité essentielle

Il ne s’agit pas d’être nostalgiques d’un paradis perdu. L’explosion exponentielle des NBIC nous place à un tournant de l’humanité. Cette révolution représente non seulement un formidable vecteur d’opportunités, avec l’émergence de nouveaux métiers complémentaires de l’intelligence artificielle, mais aussi un vecteur de dangers avec le recul irrémédiable du travail non qualifié. Laurent Alexandre[5] dénonce d’autre part la perte de souveraineté numérique de la France, prise en tenaille entre les différents géants du numériques américains et chinois. Il explique que nous nous connectons en moyenne 180 fois par jour sur nos smartphones et abandonnons gratuitement nos données. Ce qui lui fait avancer qu’en matière d’intelligence artificielle, l’Europe est sous-développée.

Pour parvenir à surmonter notre vulnérabilité dans cette grande transformation, Y, X et séniors ont à s’apporter mutuellement. Un fait économique irréversible (le digital) vient percuter un fait social immuable (le don), et chacun d’eux apporte une partie de la réponse du monde de demain. Se limiter au digital, c’est prendre le risque de s’isoler et de rater la mobilisation de ses partenaires. Se limiter au don, c’est prendre le risque de perdre en employabilité et en performance. D’où la nécessité de promouvoir l’inclusion et d’enrichir le travail par la complémentarité des différences en tirant un bénéfice mutuel de ces frictions intergénérationnelles.

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[1]    Patrick Scharnitzky et IMS-Entreprendre pour la Cité, « Les stéréotypes sur les générations : comprendre et agir dans l’entreprise », 2015, p. 34.
[2]    Fondation de France, « Les solitudes en France », 2016
[3]    Voir Alain Caillé et Jean-Edouard Grésy, La révolution du don. Le management repensé par l’anthropologie, Paris, Seuil 2014.
[4]    Patrick Scharnitzky et IMS-Entreprendre pour la Cité, ibidem, 2015, p.34.
[5]    Docteur Laurent Alexandre à la table ronde du 19 janvier 2017 sur l’Intelligence Artificielle

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ET AUSSI…