Apprendre à prendre le temps

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Témoignage de Gilles Vernet, réalisateur du documentaire « Tout s’accélère »
et intervenant au Programme Octave 2017.


Je ne regrette pas mes années dans la finance de marché. J’y ai beaucoup appris.

Arrivé dans la banque à l’issu de l’EDHEC, un peu mécaniquement comme beaucoup de « forts en maths », j’avais un compte à régler avec l’argent. On ne devient pas banquier pour rien. Je voulais me prouver que j’étais capable d’en gagner.

Outre une meilleure connaissance de la macro-économie et du fonctionnement des entreprises, mes années dans la finance m’ont ouvert les yeux sur l’asservissement que peut entraîner la grande richesse. Comme le rappelle Dumas fils : « L’argent est un bon serviteur et un mauvais maître. » Conseillant des très grandes fortunes sur les marchés internationaux dans une optique de trading, j’ai souvent constaté combien leur argent les obsédait. On était en pleine bulle internet et certains clients m’appelaient frénétiquement cinq fois par jour pour savoir combien ils avaient gagné et si je n’avais pas une nouvelle idée d’investissement. De mon point de vue de simple conseiller boursier, j’avais du mal à comprendre qu’avec tant d’argent, ils ne parviennent pas à s’en détacher et à profiter du temps qui leur était donné. « Le temps c’est de l’argent. » dit le proverbe… Mais apparemment la réciproque n’était pas vraie : « L’argent ce n’est pas du temps. ».

Et puis un jour le temps s’est arrêté : j’ai appris que ma mère était atteinte d’une maladie incurable. Cette confrontation à la mort (cette mort que l’accumulation d’argent cherche justement à exorciser) a profondément changé la direction de ma vie. J’ai pris le temps de l’accompagner, parcours douloureux et vital dont je témoigne dans mon livre « Maman mourra un jour ».

Cela m’a amené à comprendre pourquoi la confrontation à la mort – cette confrontation abyssale que recommande Bouddha dès qu’elle est possible et qui se fait hélas de plus en plus rare – est vitale et nécessaire…

Car elle nous recentre immédiatement sur l’essentiel : le sens de la vie et l’amour. Parce que si on y réfléchit bien, quelle est la seule chose qui face contrepoids à la mort, qui soit à sa hauteur existentielle, sinon l’amour ? Imaginons-nous éternels… Serions-nous encore capables d’aimer ?

Cette prise de conscience sur notre rapport à la vie, à la mort et au temps a peu à peu alimenté le désir d’en rendre compte à travers un film documentaire. Quand une société tout entière est engagée dans une course contre le temps, ce n’est pas une bonne nouvelle, car jusqu’à preuve du contraire le temps gagne toujours.

C’est la lecture du livre « Accélération » d’Hartmut Rosa qui m’a poussé à me lancer car il offrait enfin une synthèse structurée de ce phénomène. Au départ je n’avais pas prévu d’intégrer mes élèves dans le film. C’est en discutant de la question avec eux que j’ai été frappé par l’acuité de leur regard et la justesse de leur perception du temps. Au final, ils sont devenus la colonne vertébrale de ce film. C’est en écoutant leurs réflexions confondantes que tous les intervenants ont accepté avec enthousiasme d’y participer. Les enfants ont ce pouvoir de nous ramener à une part authentique de nous-mêmes et de faire tomber les préjugés.

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Le film a eu un grand écho dans les médias qui sont soumis à une pression temporelle constante. Outre sa diffusion au cinéma dans toute la France et en DVD, ce film ou ses extraits servent de support à des conférences dans des grandes entreprises que j’anime régulièrement. Car le besoin de mettre en mot et d’expliquer les raisons de la pression temporelle au travail est devenu un véritable enjeu pour les ressources humaines.

Faire prendre conscience de cet enjeu souvent mésestimé au sein de l’entreprise me semble crucial aujourd’hui. Avec le caractère envahissant des nouvelles technologies et des réseaux de communication, une véritable souffrance temporelle a pris naissance. Connectés en permanence avec la terre entière, nous le sommes de moins en moins avec nous-mêmes, avec la nature ou même notre voisin. Les communications et les écrans ont pris une place colossale dans notre quotidien. Parvenir à les limiter et à se concentrer sur l’essentiel est devenu impératif. Se reconnecter à sa corporéité également.

Les changements de process dans l’entreprise évoluent au rythme – très rapide – de l’innovation technologique et financière, sans parler des changements de réglementation. Le salarié zélé se voit ainsi contraint à un gymkhana exténuant : il doit atteindre des objectifs toujours revus à la hausse, tout en absorbant un flux exponentiel de communications et en intégrant d’incessants changements de process.

Dans ce contexte, le salarié qui ne sait pas distinguer l’essentiel du superflu et qui cherche à répondre à tout dans les meilleurs délais est voué à exploser. Le nombre croissant des burn-out et des maladies du stress en témoignent.

Il est du devoir de l’entreprise de former ses salariés à la nouvelle donne temporelle. Apprendre à alterner les rythmes, à respirer, à être à l’écoute de son corps, à limiter l’addiction qu’entraînent les smartphones et les écrans, ou encore à se laisser des plages de temps libres pour développer sans culpabilité sa créativité, sont autant de techniques qui permettent de favoriser le bien-être au travail. L’essor dans les entreprises de la méditation basée sur la respiration que je pratique chaque matin avec ma classe, témoigne de la nécessité d’offrir aux salariés ce pas de recul qu’ils s’interdisent trop souvent sous le joug de la culpabilité.

Pour l’entreprise c’est évidemment un bon calcul du point de vue de la rentabilité, car il est prouvé que les salariés sereins et « bien dans leur peau » sont plus productifs que les autres. Mais c’est aussi un moyen d’introduire de la mesure (à l’image de l’inspire et de l’expire) dans un monde qui en manque, de favoriser l’écoute, la bienveillance et la coopération créative dans les équipes.

Dans mon livre « Tout s’accélère – Comment faire du temps un allié ? » j’explore toutes ces questions et propose de nombreux outils pour faire face à l’emballement du monde. Préfacé par notre nouveau ministre de la transition écologique, Nicolas Hulot, qui dit y avoir trouvé une « inspiration ».  Ce guide de développement spirituel permettra à tout un chacun de réorienter sa vie et de retrouver le chemin de l’épanouissement.

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ET AUSSI…